16.07.2008
Un delta d'eau, d'oiseaux et d'hommes (4) : il voulait voir des Lipovènes...
Si en littérature, l'enfer c'est les autres (du moins pour certains), lorsque on voyage en musardant, l'Autre c'est le but. Rencontrer celui que l'on n'est pas et repartir chez soi heureux de la Rencontre et de retrouver son petit confort (du moins pour 99% des voyageurs, n'est pas Nicolas BOUVIER qui veut).
Alors partant dans le delta, j'ai rêvé rencontré des Lipovènes à barbe et à robe noire, parlant un slavon nécessairement incompréhensible et dont les photos auraient été mises à l'honneur de ce blog pour épater les amis ("rencontre improbable, je te dis..."). D'ailleurs, j'avais vu dans plusieurs guides des photos de Lipovènes très photogéniques et incarnant parfaitement le topos qu'ils sont censés représenter pour nous : une minorité préservée car isolée, implantée en un lien nécessairement improbable et dont la survie identitaire (langue, religion) n'est qu'à l'image du risque encouru par l'isolement (consanguinité, absence d'évolution des moeurs et des habitus socio-économiques).
Les Lipovènes, vieux-croyants russes, peuple du fleuve menacé par la régulation trop stricte de la pêche, patrimoine humain vivant du Danube. Au point de vouloir voir des Lipovènes comme on "cocherait" dans son guide ornithologique des pélicans. Le consumérisme touristique dans toute sa splendeur...
Et bien non, je n'ai pas croisé en 4 jours dans le delta un Lipovène ou plutôt, j'en ai certainement croisés, mais sans les reconnaître (comme un touriste américain pourrait passer un an à Paris sans rencontrer de Français portant béret, barbe sale de trois jours et baguettes sous le bras...). Je grossis le trait, car cela fait du bien parfois de se moquer de soi :)
Sauf qu'il y a quelques jours, une amie de passage à Bucarest me présente son ancienne colloc', parfaitement francophone et, me dit-elle, "russe". Surpris, je lui demande comment il se fait qu'une Russe se retrouve experte comptable à Bucarest. Et elle de me répondre : "je ne suis pas russe, mais de la minorité russe". Donc, il y aurait une minorité russe en Roumanie ? Jamais entendu parler, sauf des Lipovènes, vieux-croyant russes... Prudemment, je l'interroge sur un possible lien de cause à effet avec les Lipovènes et là, bingo, elle de me confirmer venir de Tulcea et être Lipovène, ayant été scolarisée à compter de 8/9 ans exclusivement en roumain et depuis lors assimilée par la force et la volonté intégrationniste de ses parents, tout en restant consciente et fière de sa spécificité culturelle.
Comme quoi, en cherchant des barbus arriérés en soutane, on peut rencontrer des jeunes bucarestoises en tailleur !
00:52 Publié dans c. histoire(s) et territoire(s) | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Delta, Danube, Dunarea, Lipovènes, Tulcea
Un delta d'eau, d'oiseaux et d'hommes (3) : je reviendrai en pélerinage au siège de la Commission européenne
Allez, je l'avoue : aller dans le delta pour moi avait pour but premier de me rendre en pélerinage à Sulina
... revoir le premier siège de la Commission européenne.
Un lieu qui a été. Et qui est aujourd'hui replié sur les vestiges d'une gloire passée, trop peu assumée, et non compensée par un nouveau projet pour relancer cette ville frontière au débouché du bras principal du delta du Danube, à la jonction avec la Mer noire, et à quelques kilomètres de la frontière maritime (contestée) avec l'Ukraine. On pourrait tourner à Sulina un remake européen de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez.

A Sulina, cette plaque de fonte
devant un phare désormais à 2 kilomètres de la Mer noire. On peut y lire en français : "La Commission européenne instituée par le Traité de paix de Paris du 30 mars 1856 [marquant la fin de la guerre de Crimée, ndla] pour améliorer la navigabilité des embouchures du Danube a construit ces digues et ce phare achevés en novembre 1870" Suivent les qualités des signataires pour les puissances alors représentées : Autriche-Hongrie, France, Prusse (représentant solidairement la Confédération d'Allemagne du Nord), Russie, Sardaigne et Italie (l'union n'étant alors pas parachevée) et la Turquie.
On peut visiter le phare à défaut de visiter le siège de la Commission européenne pour la navigation internationale du Danube qui abrite désormais l'office roumain pour la navigation sur le Danube, cette première Commission européenne ayant été nationalisée en 1940, mettant un terme après plusieurs décennies d'atermoiements (et de retraits successifs de certaines puissances, dont l'Allemagne) à cette première tentative de régulation intégrée d'une problématique économique transnationale. L'invention de la méthode communautaire avant l'heure, en quelque sorte, bien que les recommandations de cette "Commission européenne" n'aient alors pas été contraignantes.
La Commssion internationale du Danube existe depuis les années 1950 sous une nouvelle forme et a son siège à Budapest.
Et si l'on se replie sur la petite histoire, on peut errer à Sulina dans ce phare ensablé et aller au cimetière marin parcourir les carrés anglicans, catholiques, orthodoxes, musulmans et juifs
qui montrent que Sulina, à la fin du 19ème siècle a du être une petite ville cosmopolite isolée du reste d'un monde européen en fin de course, au bord de l'implosion. Faut-il alors se souvenir de Sulina plus que de Sadowa ?
00:52 Publié dans c. histoire(s) et territoire(s) | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Delta, Danube, Dunarea, Sulina, Commission européenne du Danube, navigation Danube
15.07.2008
Un delta d'eau, d'oiseaux et d'hommes (2) : un miracle écologique
1, 2, 3, 4... 109 ! 109 pélicans en approche dénombrés dans le ciel, à la jumelle (les photos ne donnent pas grand chose, ce n'est pas pour rien que les ornithologues ont un matériel spécial). Et les mêmes pélicans
observés à quelques 10 ou 20 mètres en train de pêcher
ou de se prélasser entre 2 nénuphars, tout comme les paisibles guêpiers, ibis, spatules et le beaucoup moins paisible pygargue.
Je n'y connais rien en ornithologie mais avec deux guides à bord de la barque conversant en hongrois et de bonnes jumelles, j'ai fini par me prendre au jeu des "coches" (une coche = une variété d'oiseau jamais vue auparavant identifiée avec certitude et cochée dans le guide ornithologique) et ai fini par m'esbaudir de sa variété d'oiseau, beaux et colorés, faussement indifférents à notre présence
dans ces lacis sans fins d'oseraies et de passages bordés de saules, tout comme les pêcheurs n'ayant d'yeux que pour ce qui n'est pas visible tant que cela ne mord pas : les silures, brochets et autres poissons d'eau douce qu'il est encore autorisé de pêcher.
Les "chromos"

sur le delta sont donc tout autant fondés que mes critiques sur le péril environnemental ; mais le miracle écologique que représente le delta (écosystème intégré, variété inouïe des espèces d'oiseaux observées en un week-end : 31) n'est vraiment apprécié que si l'on apprécie sa fragilité.
16:00 Publié dans c. histoire(s) et territoire(s) | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Delta, Danube, Dunarea, oiseaux
Un delta d'eau, d'oiseaux et d'hommes (1) : le péril environnemental
Début juin, première virée dans le delta du Danube
, entre Crişan, Mila 23 et Tulcea, en étant partis par Tulcea dont le charme discret (d'aucuns prétendent...) est d'une discrétion telle qu'il est dur à percevoir.
Départ en ferry par le bras principal du Danube, canalisé au 19ème siècle pour faciliter la navigation, en direction de Crişan, village central au coeur du delta. Croisière étrange entre quelques touristes en quêtes de pélicans et de Lipovènes (j'y reviendrai), des jeunes retournant pour le week-end non pas sur la terre ferme mais en famille sur une terre d'eau, des habitants retournant chez eux après avoir acheté à Tulcea denrées de premières nécessités et matériaux de construction entassés en vrac sur le pont avant du bateau et à l'entrée de la salle des machines.
D'emblée, l'impression que le delta, par cette voie d'entrée principale, est un monde à part, mu par une économie subventionnée (les transports, les biens de première nécessité, afin d'aider à rompre l'isolement d'un territoire d'eau en dehors des flux internationaux depuis le raccordement plus de 200 kilomètres en amont du somptueux Danube à la Mer noire par un canal permettant d'éviter les baroques digressions d'un parcours plus que sinueux) ... et quelque peu déglinguée (Sulina, port militaire et de transit qui ne l'est pas resté, sans compensation...).
Avant de débarquer du ferry pour embarquer avec notre hôte (maquignon d'origine hongroise connaissant le delta comme son portefeuille et dont les meurs commerciales étaient aussi sinueuses que ses virages entre les nénuphars), un premier constat s'impose : le delta n'est pas au premier abord l'univers sanctuarisé et parfaitement protégé que l'on rêve de rencontrer. Seules quelques zones sont protégées et toute la fragilité de cet écosystème unique est liée au fait que malgré l'ampleur de la surface d'oseraies et de bras secondaires et tertiaires à l'abri des flux principaux, la pollution visible
(des bouteilles en plastique...
) et invisible (pollutions lourdes de l'eau ayant traversé toute l'Europe et hérité de tous les manquements à la législation européenne sur le retraitement des eaux usées et la prévention des pollutions industrielles) s'infiltre partout dans le delta.
La prise de conscience politique de la fragilité du delta commence à faire bouger les esprits, mais l'équilibre sera long à trouver entre des initiatives de proximité visant à renforcer le potentiel économique (pêche raisonnée, tourisme vert) de cette zone tout en prenant à bras le corps la question de la qualité des eaux du Danube en amont.
06:00 Publié dans c. histoire(s) et territoire(s) | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Delta, Danube, Dunarea, environnement, pollution
14.05.2008
Patrimoine immatériel européen
Dimanche après-midi, escape à Roussé (Russe), port fluvial sur le Danube en Bulgarie, à moins de 60 kilomètres de Bucarest, mais mentalement très loin. Le pont de l'amitié construit en 1952/1954 par le grand frère soviétique de l'époque est le principal trait d'union entre deux pays, Bulgarie et Roumanie, qui s'ignorent quelque peu, faute de ne pas s'aimer (pas d'antipathie réciproque et plus de conflit territorial) et de ne pas vouloir encore mieux se connaître.
A Roussé, ambiance très paisible en ville et le long du Danube. Vision surprenante du drapeau mongol sur la place centrale à l'emplacement d'un consulat honoraire de la très honorable République de Mongolie ! Et le sentiment diffus que la ville natale d'Elias CANETTI a dû être très métissée, cosmopolite avant que la glaciation communiste ne la condamne à un repli forcé sur elle-même, dos au Danube
. Sur un immeuble Jugendstil, confirmation en est faite : ce bâti, intéressant mais pas exceptionnel, s'est vu décerner le Label européen du patrimoine
pour ce que cette ville a représenté pour les échanges intra-européens, matériels et spirituels, au siècle passé. La Ratschuk de CANETTI est donc, légitimement, fière sa mémoire européenne.
20:05 Publié dans c. histoire(s) et territoire(s) | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Bulgarie, Roussé, Russe, Danube, Label européen du patrimoine, Elias Canetti
31.03.2008
dans le port de Constanţa, aucun marin ne chante
Début mars à Constanţa
, principal débouché de l'Europe centrale et balkanique sur la Mer noire via le Danube et le canal Danube/Mer noire, tour dans le port franc
accueillant encore plus de vraquiers que de porte-containers. Endroit stratégique perdu entre deux époques, celle d'avant la mondialisation ouverte et l'arrivée des porte-containers et ce 21ème siècle particulièrement ingrat pour la ville où Ovide exilé ne savait plus vers quel horizon se tourner.
Arrivé au bout de la jetée, un soldat surgit de nulle part : vous ne pouvez-pas aller plus loin me dit-il, la zone est interdite. Et dépité, de faire demi-tour pour m'en retourner vers la ville, sans regretter qu'allant plus loin, il m'aurait fallu nager quelques jours pour regagner depuis ce port désolé une rive d'Ukraine ou un des littoraux disputés entre Russes, Abkhazes, Géorgiens et Arméniens.
07:05 Publié dans c. histoire(s) et territoire(s) | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Roumanie, Romania, port, économie, Constanta, Danube
14.01.2008
-5°8 le matin
Il paraît qu'on a parlé il ya deux semaines de Bucarest dans les médias allemands et français ! Ma tante ma même envoyé un très gentil mél, merci Isabelle, pour savoir si j'arrivais à survivre "par -20°" dans une ville où les rues sont apparemment bloquées par des congères. Effectivement, les images de Giurgiu (au Sud de Bucarest, près du Danube, où il a le plus neigé, comme en Bulgarie du Nord-Est) ou de Dobreta-Turnu-Severin ont du être présentées très rapidement sans que les journalistes prennent la peine d'expliquer que, contrairement aux habitudes, c'est dans la Dobroudja (plaine du Danube) et en Valachie qu'il a le plus neigé, les vents glacés et porteurs de neige venant de la Mer noire, alors que les conditions climatiques étaient un peu moins rigoureuses en Transylvanie, en Moldavie ou dans les Maramures.
Inutile de dire que les conditions n'étaient pas aussi rigoureuses que cela à Bucarest même si la neige a mis à nue la totale désorganisation des services de la voirie et surpris nombre de Bucarestois qui ont perdu l'habitude de rouler sur neige (ou qui n'avaient pas de voiture quand les hivers étaient plus neigeux, mais c'est un autre sujet).
Occasion d'indiquer que la Roumanie, pays historiquement et physiquement composite ne se limite pas à Bucarest (même si certains Français aiment en Roumanie croire y retrouver un clivage Paris/province qui vient conforter leurs fantasmes jacobins...), et que la météo roumaine est souvent très variée, surprenante et diverse, à l'image de ses territoires.
Du coup, je vous invite à aller consulter en ligne la météo de Bucarest et de plein d'autres villes roumaines, à défaut de mettre en ligne tous les matins la température qu'il fait sur mon balcon (-5°8 ce matin) ou à Miercurea-Ciuc, réputée être la ville la plus froide de Roumanie !
08:30 Publié dans c. histoire(s) et territoire(s) | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Roumanie, Romania, Bulgarie, Danube, Bucarest, Bucuresti, météo


