23.03.2008
et le reste n'est que silence
J'aime bien les mises en abyme historiques et ai donc beaucoup apprécié le dernier film de Nae CARANFIL, restul e tăcere (le reste est silence), histoire de l'accouchement douloureux et burlesque du premier film de l'histoire du cinéma roumain, Independenţa României (l'indépendance de la Roumanie), film de genre sorti en 1912 retraçant la constitution de l'Etat roumain 35 ans auparavant, en 1877, gagnée contre l'Empire ottoman.
Un film où l'on retrouve la divine Sarah (Bernhard), réalise qu'un impérialisme culturel peut en cacher un autre, et qui permet de mieux comprendre l'attachement viscéral des Roumains au théâtre et aux images et de se souvenir que l'histoire n'est vraiment accessible/imposable au plus grand nombre que quand elle est bien mise en scène...
Tout le reste n'est que silence.
23:00 Publié dans e. l'imaginaire du réel | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Roumanie, cinéma, Nae CARANFIL, restul e tacere, le reste est silence
21.03.2008
le regard intérieur
Excursion il y a quelques jours à Tărgovişte, ancienne capitale princière de la Valachie, dont l'urbanisme actuel n'est pas vraiment au diapason de ce que cette ville représente dans l'imaginaire roumain : passé le porche de la curtea domneasca (cour princière), on peut monter par un très bel escalier à vis en bois en haut de la tour de Chindia du haut de laquelle on embrasse cette ville moyenne et peut commencer à devenir les premiers contreforts des Carpates. Redescendu sur le plancher des vaches, le centre-ville se caractérise par son absence d'unité, le regard passant d'une jolie demeure de la fin du 19ème siècle à des bâtiments des années 80 à l'air de tragiquement déjà vu. Bref, une déception.
Par contre, à quelques kilomètres de là, jolie surprise à Doiceşti, commune posée de par et d'autre d'une voie de chemin de fer, écrasée par la présence d'une centrale thermique, a priori inintéressante. Mais poussée la porte du cimetière, l'église paroissiale renvoie à une autre réalité avec ses fresques noircies par le suif, son bedeau arrosant les plantes grasses posées sur une nappe en plastique dans le jardin d'hiver surajouté à l'entrée de l'église. Et cette présence bienveillante de quelques jeunes venant se recueillir tout comme le regard amusé des chiens placides allongés au pied des tombes...
Par une vitre sale, laissant passer un rai de lumière tout juste suffisant pour deviner les siècles de piété accumulés dans ce non-lieu, la cheminée de la centrale thermique. N'ayant pas d'appareil photo, seul le regard intérieur permet de se remémorer ce qui aurait été un parfait cliché de la Roumanie rurale, terre de contrastes, nécessairement !
22:38 Publié dans e. l'imaginaire du réel | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Roumanie, Tărgovişte, Doiceşti, Valachie
24.02.2008
România : one point !
Qui n'a pas compris que le concours Eurovision de la chanson est aux relations entre les peuples en Europe centrale et orientale ce que la géopolitique des symboles est aux relations internationales, à savoir quelque chose d'important, n'est pas vraiment téléphile. Une semaine après l'indépendance du Kosovo et le déplacement du président serbe Boris TADIC à Bucarest pour tenter d'obtenir un soutien unilatéral de la Roumanie à la non-reconnaissance de l'indépendance du Kosovo, les téléspectateurs roumains ont décidé hier que ce seraient Nico et Vlad MIRITA qui représenteraient la Roumanie en mai à la demi-finale de l'Eurovision à Belgrade. Ils chanteront alors en roumain et en italien pe-o margine de lume ("jusqu'au bout du monde", titre révolutionnaire pour une chanson) pour tenter d'obtenir les bons points des téléspectateurs de toute l'Europe (pas celle de l'Union européenne, pas celle du Conseil de l'Europe, mais celle encore plus large de l'Eurovision).
Plus sérieusement : savez-vous que la Roumanie est 6ème sur 27 dans l'Union européenne ? De quoi ? Pour la transposition en droit national des directives européennes ? Et qu'est-ce que cela signifie ? Qu'avec seulement 13 directives (lois européennes) non intégrées dans leur législation nationale, la Roumanie est un très bon élève de la reprise de l'acquis communautaire et fait mieux que certains Etats fondateurs (dont la France) Et encore ? Sur le papier, la Roumanie est un bon élève parmi les Etats membres pour respecter le droit européen sur lequel tous les Etats membres s'engagent. Mais dans la pratique, toutes les normes européennes ne sont pas entièrement appliquées, d'où une première salve d'infractions et une vigileance de la Commission européenne renforcée sur la capacité du dernier entré dans la classe européenne à lutter contre la corruption, le crime organisé et les conflits d'intérêt.
17:20 Publié dans e. l'imaginaire du réel | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Roumanie, Romania, Europe, intégration, Eurovision, droit européen
l'insouciante gravité de l'être
"Mais pourquoi donc vous voulez toujours croire que tout était horrible avant ?". Combien de fois n'ai-je pas entendu ceci sous une forme ou sous une autre de la part d'amis, collègues et partenaires roumains qui gèrent leur barque au quotidien et ont parfois du mal à saisir cette envie permanente que nous avons, nous autres Ouest-Européens, de vouloir tout relier au chemin accompli par la Roumanie depuis 1989, présupposant qu'entre les intimidations et horreurs commises par la securitate et le shopping du dimanche dans les malls de Bucarest ou de Braşov le dimanche (sortie familiale de la semaine), il n'y a pas d'autre réalité à appréhender.
L'écrivain et journaliste Stig DAGERMAN écrivait en 1946 dans un essai publié plus tard sous le titre Automne allemand (éd. Actes Sud pour la version française) : "l'étranger se trahit tout de suite par l'intérêt qu'il porte aux ruines. Cela prend du temps de s'immuniser mais on y parvient". Concernant la Roumanie d'aujourd'hui, on pourrait dire que l'étranger se trahit par sa fascination pour les vestiges du temps passé et sa capacité à renvoyer à une mythologie dépassée la complexe réalité contemporaine.
Certaines rencontres heureusement permettent de cerner l'insouciante gravité de bons nombres de personnes dans ce pays où chacun a dans son escarcelle des photos jaunies d'un été 88 à Constanţa, un humour à 3 niveaux de lectures qui dissous toute langue de bois, et des mauvais souvenirs du communisme refoulés qui ressortent parfois de manière éruptive (" tu te souviens quand tu m'avais passé les seringues [de calmant] pour l'opération [comprendre : avortement clandestin] de ma femme"). Et quand quelqu'un vous enfume avec sa Kent, sachez qu'il sort là un bâton de nicotine qui avant 1989 permettez de graisser la patte au médecin pour passer sur le billard avec un minimum d'attentions et d'ouvrir un fenestron sur notre réalité à nous, Ouest-Européens attentifs à la santé publique et pour la plupart non fumeurs.
15:50 Publié dans e. l'imaginaire du réel | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Roumanie, Romania, passé, communisme, consommation
27.01.2008
le regard interdit
Si vous êtes à Bucarest, courrez d'ici le 3 février à la galerie du Musée national d'art contemporain (3ème/4ème étage du Théâtre national, entrée sur l'aile droite du batiment, bd. Carol Ier) voir l'expo Fotografii şi imagini interzise şi personale (photographies et images interdites et personnelles) de Andrei PANDELE, architecte et photographe qui exposes des scènes de rue et de vie quotidienne à Bucarest (et ailleurs en Roumanie), prises de mars 1977 (tremblement de terre qui ravagea Bucarest) à l'après-révolution.
Les petits riens qu'il photographie avec humour (un berger chargeant sa barque d'agnelets, une femme s'épilant devant un tas de maïs à l'heure des travaux agricoles obligatoires...), désarroi (l'urbanisme arbitraire des années 80), ou agacement (Elena Ceauşescu paradant boulevard Magheru dévasté par le tremblement de terre dans sa Mercedes noire avec comme seule commentaire : "la savante analphabète"...)
sont autant de fragments de la vie quotidienne à Bucarest au cours de ces trente dernières années, vus avec empathie et dérision.
===Expo ouvertue du mercredi au dimanche de 10h00 à 18h00, entrée gratuite===
17:35 Publié dans e. l'imaginaire du réel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Bucarest, Bucuresti, photo, reportage, architecture, vie quotidienne, Andrei PANDELE
26.01.2008
Stella, digne d'Ouest en Est
Il n'est pas de Hanul (en roumain : l'hôtel, le refuge, le caravansérail) que le Hanul Manuc des bords de la Dâmboviţa à Bucarest ou les refuges touristiques aux quatre coins de la Roumanie rurale ou montagneuse : le Hanul c'est aussi un campement aux portes de Paris, en Seine-Saint-Denis, le long d'une autoroute périphérique où cohabitent Rroms de Roumanie et d'ailleurs, Roumains non Rroms, et autres migrants venus d'Est en Ouest.
Parmi eux, Stella la Roumaine de Brăila, port sur le Danube et villes des errances (Panaït Istrati y est né), et Marcel son second mari, Rrom et Roumain, arrivés aux portes de Paris pour trouver le salut médical (les meilleurs médecins de spécialité roumains y sont, disent-ils...) et fuire le quotidien d'un pays où ils ne trouvaient plus leur place avant la Révolution de 1989 (un couple mixte, non accepté par les deux familles) et après (plus d'emploi). 
La caméra de Vanina VIGNAL, passeuse entre le monde de Stella et les notres, n'enjolive rien et ne retire rien à la vie de Stella et des siens dans leur bidonville. Le regard baissé de Stella mendiant dans le métro, son attendrissement devant sa petite nièce, le combat pour mener une vie digne dans ce Hanul, les confidences arrivant progressivement sur les raisons du départ pour la France, les images flétries d'un passé vu en sepia, la brutalité du retour au pays ... tout ceci permet d'accepter le libre-arbitre de cette héroine malgré elle et de voir dans sa dignité une ultime force de résistance contre un monde dans lequel elle ne trouve pas sa place.
Preuve encore une fois que ce cinéma du réeel, trop peu vu et reconnu en Roumanie, contribue à mieux comprendre les traumatismes des laissés-pour-compte de la transition tout en rendant à l'individu dans la société sa part de responsabilité pour ce qu'il est.
23:16 Publié dans e. l'imaginaire du réel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Roumanie, Moldavie, Braila, Stella, film, documentaire
22.01.2008
la guerre des ondes a bien eu lieu
Les radionautes qui écoutent les radios d'ailleurs par jeu et par goût des autres le font souvent gratuitement, pensant que l'herbe radiophonique des grandes ondes est plus verte que dans le champ de sa bande FM domestique.
Cold waves (en français la guerre des ondes), documentaire tout juste matiné d'une petite dose de distanciation brechtienne de Alexandru SOLOMON
vient fort à propose rappeler que les ondes, non brouillées et passant les frontières, peuvent aussi être un trait d'union avec son propre pays.
En racontant l'histoire des programmes en roumain de Radio Free Europe de l'après-guerre à 1989, en mettant en exergue les tentatives avortées - malgré attentats et empoisonnements lents - de la Securitate de mettre fin aux émissions de cette radio financée par les Américains, Alexandru SOLOMON nous raconte aussi l'histoire de simples particuliers, ouvrier, enseignante (aveugle), psychologue, dont la dissidence a trouvé une résonance par le biais des ondes. Si peu de citoyens aux temps glorieux de Ceaucescu étaient émetteurs d'un message critique par rapport aux acquis du Sonderweg de la Roumanie socialiste - qui a tant fasciné les Etats-Unis, la France, l'Allemagne de l'Ouest...-, beaucoup d'entre eux étaient récepteurs des messages plus ou moins subtils relayés depuis Munich par cette radio. Et à force d'écouter cette radio, la secousse tellurique qu'a été la révolution de 1989, imprévisible et pourtant attendue, a certainement été rendue pensable pour ceux qui à Timisoara puis à Bucarest se sont soudain dit, à quelques jours de Noël, que leur voix pouvait aussi être entendue.
En contrepoint désabusé, le témoignage d'un ancien responsable de l'unité chargée par la Securitate de tout mettre en oeuvre pour destabiliser cette radio, devenu député du parti Romania Mare (extrême droite), vient aussi nous rappeler que la Roumanie d'aujourd'hui, faute d'assumer et d'analyser son passé, peut aussi laisser libre court au plus odieux révisionnisme historique, allié objectif d'un mercantilisme de courte vue : l'opium du peuple aujourd'hui en Roumanie, c'est peut être le culte de la consommation et de l'image instantanée d'un autre bonheur irréel...
00:50 Publié dans e. l'imaginaire du réel | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : radio, radio Free Europe, médias, révolution, mémoire, histoire

